soufflés – je – sommes – déportés

essai sur la voix en chantier_Stéphane Montavon

_la propagande consiste en une activité médiatique d’état qui a pour but de former l’opinion publique sur des thèmes de politique intérieure ou extérieure. Convaincre, donc, et, sinon, du moins, inculquer. Pour faire agir. Mitmachen.

_on peut dire que tout est propagande. Donc que rien ne l’est, etc. Mais que, finalement, que tout, texte, parole, image même, est suspect d’être toujours déjà de deuxième main. Voilà liquidée l’origine. Il faut liquider l’origine. Mais qu’est-ce qui permet de penser hors de l’origine ?

_ce soupçon qui pèse sur les signes, c’est à la fois leur aura, ce qui fait qu’ils sont susceptibles d’être échangés contre un autre signe, contre un geste. Ce soupçon, c’est leur signe de signes.

_mais c’est la foi chrétienne, d’abord, qui est propaganda, c’est-à-dire en latin, « qui doit être propagée » : une congrégation, fondée tout exprès, représentera la réponse institutionnelle à cet impératif économique. Une entreprise telle que l’Eglise, une fois le tournant le plus difficile, celui du dépassement du paganisme, négocié, doit se donner les moyens de son expansion universelle - ce que veut dire catholique.

_s’imposer sur le marché discursif. Or le produit phare qu’elle cherche à mettre en circulation, le schème idéologique de l’incarnation, constitue une aporie telle qu’il lui faudra, pour la tenir, développer une rhétorique puissante de l’image et de la lettre 1. L’évangélisation a tôt mis en pratique ce que les spécialistes du marketing appellent aujourd’hui visibilité - profitons de l’occasion pour réclamer qu’on forge son pendant sonore, l’audibilité. Ainsi, ce schème si paradoxal - comment en effet représenter ce qui est Dieu et Homme ? - et, pour cela, si difficile à imposer, aura déclenché une guerre médiatique (l’iconoclasme) bien plus retentissante que les récents débats autour de l’irreprésentable de la Shoah. Ou plutôt, ceux-ci nous rappellent qu’elle dure encore.

_le revers du très-visible, pourtant, et surtout du trop-visible comme symptôme d’un référent intenable, c’est de prêter flanc à la parodie. En certains lieux, littéraires aussi, se trouvant à l’abri des structures de contrainte sémiotique. Gardons-nous cependant d’une foi aveugle, qui répondrait à l’autre qu’elle est censée miner, en la parodie : si elle ne consiste qu’à renverser, subvertir les structures, alors elle est dérisoire, puisqu’elle n’aura fait que les entériner, comme dans le piège carnavalesque. En revanche, elle n’est vraiment critique qu’à nier le fondement « vrai », « réel » d’un système symbolique en remplaçant ce système par un va-et-vient entre ce qui n’est plus désormais que les masques du signe et du réel. Remplacer les termes par des simulacres, circuler entre, selon des mouvements commandés par l’occasion, voilà la seule manière de (sur)vivre au sein du système parodié dont il est naïf de croire que l’on peut y échapper autrement.

_ce manipulateur, lui qui jouit d’une crédibilité qui en fait un donné « naturel », le manipuler à son tour pour y accomplir des desseins individuels. Un léger déplacement y suffit.

_lorsque enfin le langage a perdu son sens, il reste deux solutions, ou bien tenter de le lui redonner - et là, il y faut la faiblesse de croire, selon le mot de de Certeau -, ou bien franchement le réutiliser à des fins totalement différentes, voire contraires. Le courage de la mécréance, c’est aussi celui du jeu. De l’échange réglé par l’arbitraire.

_avant, et après, le jeu, affronter le rien d’autres jeux.

_le vrai n’étant jamais que la forme - une tête de sphinx - que prennent en surface à l’usage des crédules à fasciner les remous d’un fond tout économique. Car au fond, encore une fois, il n’y a rien, que des échanges de signes, et des luttes de pouvoir dont ils sont l’enjeu. Le tout consistant, comme joueur, à ne pas recéder à la tentation de prendre la règle pour autre chose - l’être, le réel, la loi de la nature, la raison économique - que ce qu’elle est. Un décret, une procédure d’échange. Les idéologies la diront juste ou injuste. On pourra se battre pour changer la règle, pour la concurrencer par une ou des autres. Pour la saboter. Pour tricher.

_la triche, c’est le terrorisme des fanatiques de la mort des dieux.

_quand Baudrillard accuse les images du meurtre du réel2 , c’est qu’il reconnaît au réel une évidence ontologique « devant laquelle les images sont forcées de s’avouer vaincues »3 . Mais il oublie que les époques historiques ont contrôlé comme la contemporaine le fait la réalité sociale ou religieuse par le biais d’images en prise sur leur temps, et dont l’autorité modèle la conscience collective. C’est l’intentionnalité et les moyens des producteurs d’images qui à la fois nous permettent de comparer et de différencier les images présentes et anciennes. L’emprise du regard. Penser, comme Baudrillard, que la représentation est en crise aujourd’hui, c’est supposer que les images doivent renvoyer à quelque chose d’antérieur à elles, à un référent dans le monde. Comme si les images renvoyaient à une vérité autre que celle qu’elles-mêmes contiennent, pour laquelle on les fabrique, selon les intérêts de celui qui produit l’image - donc le réel.

_car si ce sol était bien le sol, cette main n’était qu’une main, votre vie la vie, nos mots jamais les vôtres. Que ce serait simple.

_non, le réel, c’est la guerre des signes, travail et conflit perpétuels où se se croisent des nébuleuses de convoitises. Celui qui veut parler, faire signe en son propre nom, doit y signer son parcours propre avec les signes des autres. Se signer, c’est l’acte d’une vie. Ce n’est qu’un horizon. On ne peut qu’y tendre. Car quand je parle, mille voix, mille fois propagées parlent. Il faut avoir l’humilité d’un je pluriel. D’un je impropre. C’est le premier pas. L’étrangement de sa propre voix. De sa propre langue.

_le deuxième pas, c’est se jouer de l’étrangeté de sa propre voix. Montrer, en parlant, que ces mots ne sont pas les miens, qu’ils me reviennent de loin. Que leur évidence, que la familiarité de leur venue me fragmente. Montrer que je le sent. Affirmer que je l’assume en évidant les séries qui s’y croisent. En multipliant les contradictions. Bonheur du brouhaha.

_ce brouhaha qui, à chaque fois que je parle, est là, qui est là mais qui est nié par qui tient à l’unité du sujet, les perturbations pathologiques du langage le remettent en lumière. Le bégaiement fait sauter d’une ligne de fuite à une autre. Sauts de puce entre les couches de la polyphonie présente là : les cent milles voix de toute énonciation.

_l’horreur et à la fois l’admiration que voue Derrida à l’improvisation lui viennent de ce que la voix l’empêche de dire en temps réel de chaque mot qu’il prononce « ceci est un ready made ». De ne pouvoir revenir sur ce qui se dit. L’horreur de se sentir partir dans le souffle des autres. De ne pouvoir se piéter. Revenir sur les brisées de sa phrase. Pour dire que d’autres l’ont déjà dit. Qu’il le dit parce qu’il ne peut faire autrement. Puis dire comment il le dirait autrement. Pour dire que tel ou tel lieu commun de la langue ne tient pas. Et reste inquestionné. Mais que la langue est le seul lieu qui soit.

_l’horreur de ne pouvoir se déprendre d’un soi fragmenté, d’un soi fuyant. De ne pouvoir au moins dire qu’il aurait voulu, en même temps, se dédire. Mais l’admiration pour qui déroulerait une voix hypertextuée, surlignée ou illuminée. Qui produirait des mots toujours-déjà, des mots tédés, des mots tédés entre guillemets.

_la peur que le récit soit inégal à l’histoire que je veux raconter, la peur de la ligne de fuite narrative. La peur que la voix échappe à l’intention. Mais l’admiration pour qui contrôle sa voix. Qui contrôle qu’elle s’est bien libérée de tous ceux qu’elle risquerait de parler.
Pour qu’il ne reste qu’un je. Qu’un je qui ne veille qu’à se vider de ce qui ne s’applique pas à l’intention de qui parle. Afin qu’elle soit au plus près de l’idée, il y a ce travail de sape dans la langue.

_or, cette vigilance exercée sur la voix dans la voix conduit au mutisme. Au bord de dire quelque chose. L’écriture assure mieux le dédoublement de la phrase qui se dit et se reprend. C’est la différance. Ecrire, c’est se voir dire. Parlant, je reste aveugle à moi-même. Speaking blind.

_il semble que, pour Derrida, le je s’affirme le mieux après s’être avoué méticuleusement plein de la voix des autres, après s’en être démarqué, certains diront s’être vidé des autres voix, quand le je s’est tu, absent, couché sur la page. Le je pour lui ne peut être que celui d’un infini repentir.

_l’écriture derridéenne veut d’abord égrener les noms de ceux qui ont hanté les paroles à venir. D’abord garder en respect la litanie des noms de ceux qui, pour ces paroles, sont tombés. Or la liste en est infinie. A l’horizon seulement de ce mémorial, vient ma parole. Jamais je ne commence.

_déconstruire. Comme s’il n’y avait pas de je sans détour. De je sans retour.

_à l’occasion, après avoir refusé d’improviser sur l’amour, il improvisera sur l’improvisation-même.

_ce n’est pas facile d’improviser. C’est la chose la plus difficile chose qui soit. Même quand on improvise devant la caméra ou un microphone, on se sent relégué, car il y a un autre qui parle à notre place, les schèmes et langages qui sont déjà là. Il a déjà un grand nombre de prescriptions qui sont inscrites dans notre mémoire et dans notre culture. Tous les noms sont déjà préprogammés. Ce sont déjà les noms qui sont cachés dans notre terreur de vraiment jamais improviser. On ne peut dire ce qu’on veut toujours dire. On est capable de reproduire plus ou moins les discours stéréotypés. Et ainsi je crois en l’improvisation, et ainsi je me bats pour l’improvisation. Mais toujours avec la croyance que c’est impossible. Et là où il y a de l’improvisation, je ne suis pas capable de me voir moi-même. Je suis aveugle à moi-même.

_c’est d’abord l’idée que la philosophie ne tient son réel que d’être écoutée : il faut un rapport vivant d’attention et de bonne volonté [...]. Le deuxième réel de la philosophie se trouve dans les pratiques de soi sur soi : la philosophie ne trouve sa réalité que de faire l’objet d’un exercice patient et appliqué. Troisième point : le refus de l’écriture. Ce fameux refus platonicien de l’écriture, Foucault le comprend non pas à partir d’une valorisation du logos ([...] les mathêmata, les contenus de connaissance), mais à partir du privilège donné à la construction d’un rapport continu à la philosophie sous la forme, non d’un apprentissage, mais d’un « vivre avec » .4

_réfléchis donc à cela et prends garde d’avoir à te repentir un jour de ce que tu laisserais aujourd’hui se divulguer indignement. La plus grande sauvegarde sera de ne pas écrire, mais d’apprendre par cœur, car il est impossible que les écrits ne finissent par tomber dans le domaine public. Aussi, au grand jamais, je n’ai moi-même écrit sur ces questions. Il n’y a pas d’ouvrage de Platon et il n’y en aura pas. Ce qu’à présent l’on désigne sous ce nom est de Socrate au temps de sa belle jeunesse. Adieu et obéis-moi. Aussitôt que tu auras lu et relu cette lettre, brûle-la .5

_ici [...] il est bien évident que le thème général, c’est bien celui de l’ésotérisme. Il y a un certain savoir qu’il ne faut pas divulguer. Et à divulguer ce savoir, on s’expose à un certain nombre de dangers. Aucun ouvrage dit de Platon ne peut être et ne doit être considéré comme de Platon .6

_or, dit Platon, le discours philosophique ne peut rencontrer son réel [...] s’il prend la forme des mathêmata. [...] Les mathêmata, ce sont bien entendu des connaissances, mais ce sont en même temps les formules de la connaissance. […] ce cheminenement des mathêmata, cette mise en forme de la connaissance dans des formules enseignées, apprises et connues, cela n’est pas, dit le texte de Platon, le chemin par lequel passe effectivement la philosophie. [...] Comment se transmet-elle ? Eh bien dit-il : la philosophie, on l’acquiert par sunousia peri to pragma ; et un peu plus loin il emploie le verbe suzein. Sunousia, c’est l’être avec, c’est la réunion, c’est la conjonction. [...] celui qui doit se soumettre à l’épreuve de la philosophie doit « vivre avec », doit « cohabiter » avec elle.

_ce serait dangereux pour ceux qui effectivement ne sachant pas que la philosophie n’a d’autre réel que ses propres pratiques, ceux-là croiraient connaître la philosophie, en tireraient vanité, suffisance et mépris pour les autres. Quant aux autres, à ceux qui savent parfaitement que le réel de la philosophie est dans cette, dans sa, ou dans ses pratiques, eh bien pour ceux-là l’enseignement par l’écriture, la transmission par l’écriture serait tout à fait inutile. Ceux qui savent réellement ce qu’est le réal de la philosophie et qui pratique ce réel de la philosophie, ceux-là n’ont pas besoin de cet enseignement explicite sous forme de mathêmata, il leur suffit d’une endeixis, il leur suffit d’une indication.

_il ne faut pas être dupe de ces deux positions apparemment antagonistes, l’une pour l’écriture, l’autre contre. En fait le souci est partagé par Derrida et par Platon, d’une part de l’ésotérisme de la philosophie, de l’idiolectisme de sa formulation et de la méfiance dans sa divulgation, d’autre part de l’impossibilité de la formuler. En effet, chez Derrida, outre l’absence d’un système philosophique positif, d’une idéologie véritable, la formule, le contenu de connaissance aussi bien que la manière de son énonciation, est sans cesse reportée, toujours reformulée, de sorte que, se transformant à la mesure de la lecture, non seulement elle échappe à l’apprentissage, mais elle évolue comme dans la cohabitation conflictuelle de la pensée et du sujet.

_la philosophie chez Derrida est toujours en train de se faire, elle n’a de contenus qu’en train de s’écrire et qui, à peine posés, sont relancés. Ce repentir que craint Platon dans l’irrévocabilité de la parole, ce repentir est intégré dans l’écriture derridéenne : il fait de la pensée un processus toujours révocable, parce qu’elle n’est jamais que procès d’écriture.

_la fixation de la parole dans l’écriture ou par le biais d’un enregistreur a chez Barthes le sens de l’embaumement rituel d’un corps : nettoyage, parure, destination à l’éternité, c’est pour lui une « toilette du mort ».

_ce qui tombe dans la trappe de la scription. En premier lieu, nous perdons, c’est évident, une innocence ; non pas que la parole soit d’elle-même fraîche, naturelle, spontanée, véridique, expressive d’une sorte d’intériorité pure ; bien au contraire, notre parole (surtout en public), est immédiatement théâtrale, elle emprunte ses tours [...] à tout un ensemble de codes culturels et oratoires : la parole est toujours tactique ; mais en passant à l’écrit, c’est l’innocence même de cette tactique, perceptible à qui sait écouter, comme d’autres savent lire, que nous gommons ; l’innocence est toujours exposée ; en réécrivant ce que nous avons dit, nous nous protégeons, nous nous surveillons, nous censurons, nous barrons nos bêtises, nos suffisances (ou nos insuffisances), nos flottements, nos ignorances, nos complaisances, parfois même nos pannes [...], bref, toute la moire de notre imaginaire, le jeu personnel de notre moi ; la parole est dangereuse parce qu’elle est immédiate et ne se reprend pas [...] ; la scription, elle, a du temps devant elle […] .7

_perte : la rigueur de nos transitions. [...] lorsque nous parlons, lorsque nous « exposons » notre pensée au fur et à mesure que le langage lui vient, nous croyons bon d’exprimer à haute voix les inflexions de notre recherche ; parce que nous luttons à ciel ouvert avec la langue, nous nous assurons que notre discours « prend », [...] que chaque état de ce discours tient sa légitimité de l’état antérieur ; en un mot, nous voulons une naissance droite et nous affichons les signes de cette filiation régulière [...].

_cela rejoint une dernière perte, infligée à la parole par sa transcription : celle de toutes ces bribes de langage - du type « n’est-ce pas ? » - que le linguiste rattacherait sans doute à l’une des grandes fonctions du langage, la fonction phatique ou d’interpellation ; lorsque nous parlons, nous voulons que notre interlocuteur nous écoute ; nous réveillons alors son attention par des interpellations vides de sens (du type : « allô, allô, vous m’entendez bien ? ») ; très modestes, ces mots, ces expressions ont pourtant quelque chose de discrètement dramatique : ce sont des appels, des modulations [...] à travers lesquels un corps cherche un autre corps. C’est ce chant - gauche, plat, ridicule, lorsqu’il est écrit - qui s’éteint dans notre écriture.

_ce qui se perd dans la transcription, c’est tout simplement le corps - du moins notre corps extérieur (contingent) qui, en situation de dialogue, lance vers un autre corps, tout aussi fragile (ou affolé) que lui, des messages intellectuellement vides, dont la seule fonction est en quelque sorte d’accrocher l’autre (voire au sens prostitutif du terme) et de le maintenir dans son état de partenaire.

_transcrite, la parole change évidemment de destinataire, et par là même de sujet, car il n’est pas de sujet sans Autre. Le corps, quoique toujours présent (pas de langage sans corps), cesse de coïncider avec la personne, ou, pour mieux dire encore : la personnalité. L’imaginaire du parleur change d’espace : il ne s’agit plus de demande, d’appel, il ne s’agit plus d’un jeu de contacts ; il s’agit d’installer, de représenter un discontinu articulé, c’est-à-dire, en fait, une argumentation. Ce nouveau projet (on grossit ici volontairement les oppositions) se lit très bien dans les simples accidents que la transcription ajoute (parce qu’elle en a physiquement les moyens) à la parole (après lui avoir enlevé toutes les « scories » que l’on a dites) : tout d’abord, bien souvent, de véritables pivots logiques ; il ne s’agit plus de ces menues liaisons (mais, donc) dont la parole use pour colmater ses silences ; il s’agit de rapports syntaxique pleins de véritables sémantèmes logiques (du type : bien que, de telle sorte que) ; autrement dit, ce que la transcription permet et exploite est une chose à quoi répugne le langage parlé et qui est ce qu’on appelle en grammaire la subordination : la phrase devient hiérarchique, on développe en elle, comme dans une mise en scène classique, la différences des rôles et des plans ; en se socialisant (puisqu’il passe à un public plus large et moins connu), le message retrouve une structure d’ordre ; des « idées », entités à peine cernables dans l’interlocution, où elles sont sans cesse débordées par le corps, sont mises ici en avant, là en retrait, là encore en contraste ; ce nouvel ordre [...] est servi par deux artifices typographiques, qui s’ajoutent ainsi aux « gains » de l’écriture : la parenthèse, qui n’existe pas dans la parole et qui permet de signaler avec clarté la nature secondaire ou digressive d’une idée, et la ponctuation, qui, on le sait, divise le sens (et non la forme, le son).

_il se manifeste ainsi dans l’écrit un nouvel imaginaire, qui est celui de la « pensée ». Partout où il y a concurrence de la parole et de l’écrit, écrire veut dire d’une certaine manière : je pense mieux, plus fermement ; je pense moins pour vous, je pense davantage pour la « vérité ». Sans doute l’Autre est toujours là, sous la figure anonyme du lecteur ; aussi la « pensée » mise en scène à travers les conditions du script [...] reste-t-elle tributaire de l’image de moi que je veux donner au public ; plus que d’une filière inflexible de données et d’arguments, il s’agit d’un espace tactique de propositions, c’est-à-dire, en fin de compte, de positions.

_dans le débat d’idées, très développé aujourd’hui grâce aux moyens de la communication de masse, chaque sujet est amené à se situer, à se marque, à se poser intellectuellement, ce qui veut dire : politiquement. C’est là sans doute la fonction actuelle du « dialogue » public ; contrairement à ce qui se passe dans d’autres assemblées (la judiciaire ou la scientifique, par exemple), la persuasion, l’arrachement d’une conviction n’est plus l’enjeu véritable de ces nouveaux protocoles d’échange : il s’agit plutôt de présenter au public, puis au lecteur, une sorte de théâtre des emplois intellectuels, une mise en scène des idées .8

_reste possible, bien sûr, une troisième pratique de langage, […] l’écriture, proprement dite, celle qui produit des textes. L’écriture n’est pas la parole, et cette séparation a reçu ces dernières années une consécration théorique ; mais elle n’est pas non plus l’écrit, la transcription ; écrire n’est pas transcrire.

_dans l’écriture, ce qui est trop présent dans la parole (d’une façon hystérique) et trop absent de la transcription (d’une façon castratrice), à savoir le corps, revient, mais selon une voie indirecte, mesurée, et pour tout dire juste, musicale, par la jouissance, et non par l’imaginaire (l’image). C’est au fond ce voyage du corps (du sujet) à travers le langage, que nos trois pratiques (parole, écrit, écriture) modulent, chacune à sa façon : voyage difficile, retors, varié, auquel le développement de la radiodiffusion, c’est-à-dire d’une parole à la fois originelle et transcriptible, éphémère et mémorable, donne aujourd’hui un intérêt saisissant.

_respiration attest to the unity of time, just as it reveals the unicity of the self . 9

_le rythme n’est pas l’éternel retour du même, c’est l’inscription du sujet dans sa matière verbale. Le corporel et le social. C’est une courbure de l’espace discursif, pour le parlé, de l’espace sonore. Mon esprit c’est mon souffle, mon pneuma.

_peu importe ce qu’on me dit mais : qu’on me dise, mais que ça ne puisse être qu’un Autre qui me parle, qu’un des miens qui m’aime ou qui me menace.

_la prose, le refoulé du vers. Le bruit, le refoulé du son. « Je suis un poète bruyant » .10

_nous avons une voix et sommes une voix. Entendre une voix humaine est un événement atmosphérique, englobant, lors duquel qui entend se trouve dans la voix de l’autre, en est cerné, touché. Transpercé. Objet et sujet cessent, pour un temps, dans la voix, d’être séparés. Transgression des catégories. Bulles s’agrègent. Sas. Je suis avec qui parle. Quand tu parles, nous sommes, ensemble. La voix c’est l’espace commun des humains, de ceux qui appellent, qui, avant toute signification, veulent entendre un allô oui, oui oui, je suis là. On n’est pas sans être au moins communiquant ce petit oui. Ce résonnant.

_la voix c’est notre addiction incurable à l’autre. Dépendant à jamais du souffle de ma mère, du murmure amoureux, de l’ordre, de l’invocation, d’une fatwa. Ce qui nous rend humain, c’est aussi ce qui nous fait risquer notre autonomie.

_Gefahr in der Stimme.

_et si de ne pas voir, les choses sont séparées de moi. De ne pas entendre, je suis séparé des autres.

_you don’t really meant that.

_puissance de la dénégation. Puissance et séduction. Embrayer sur un mensonge, le relever, comme défi, s’y vautrer. S’y trouver. Ou fictionner sa vie. Le blogos.

_whispering. Dans le sens de la peau.

_i browsed the back of the Village Voice and found an ad that said « fantasy role-play, no nudity, no sex, no experience required », I was savvy enough to realize that meant S&M and I thought I might be qualified. I had some experience in boy torture and figured I could easily learn the rest. The dungeon was really a three-bedroom apartment on 30th Street and the interview process was fairly nonexistent. In short I got the job and became a teenage dominatrix. This als proved to be my entree into the world of the club kids. You see, to become a club kid, it didn’t matter where you were from, you could be a trust fund baby like James St james or from the suburbs of Ohio, like my friend Sacred, it never really mattered, you just had to have a hook, something that made you different and special. We were all self created creatures and I had finally found a place with no rules. The more twisted and bizarre you were, the more popular you were .11

_râle, du moins, qui survit, sinon, donné pour mort.

_luckily, the Iraki police showed up right after that and were able to fire rouds as well to scare off those who ambushed us... I realized he wasn’t answering, and then the translator, who saved my life, I believe, said that he had passed away. The Army mail companies are working 24-hours operations to get mail out there... Mail is definitely a morale booster .12

_bien sûr, les qualités de la voix la prédestine à entrer au club des notions métaphysiques : possession de soi, identité, présence, incarnation. On imagine mal d’ailleurs le Créateur tout salopé d’encre en train de revoir sa copie du monde.

_dante. Le premier mot d’Adam, un de gloire : Dieu ! Après la Chute, le nouveau-né, l’infans, celui qui ne parle pas, l’inarticulé, braille. Mais leurre, encore, d’une généalogie qui irait de l’oral à l’écrit. Dans la civilisation Gütemberg, la voix d’un témoin suffit, au bénéfice du doute, pour démonter tous les dossiers. Qu’il dise sa vérité ou qu’on la lui souffle. Reconnaissance vocale ? Signature ? Hypnose ? Pour la vérité d’un être, le plus fiable ? Qu’on la confie ou non à la machine, tout reste encore une question de foi.

_justement, si on allait faire chanter quelqu’un, ce serait déjà le décorporer ? Le déposséder d’une adhésion corporelle à son dire. Cette décorporation, qui est aujourd’hui la règle dans l’audiosphère, soumet à la question cette union, cette union sens-corps. Qui n’a jamais fait bon ménage. Chacun, à son tour, a pu faire défaut. Manquer à l’autre. Théâtre. C’est la tête qui mène. Quelqu’un a dit, comment distinguer l’acteur de l’acte.

_les sirènes de l’Odyssée. Leur chant de mort. Ulysse. Qu’il soit permis à moi seul d’entendre leurs voix, mais liez-moi, que je ne puisse bouger un membre, accroché à mon mât. Que je vous supplie et vous ordonne de défaire mes liens, fixez-y-moi plus fort encore. Circé. Elles enchantent tous les mortels qui surprennent leur demeure. Qui, pourvu d’un coeur mortel, capte leurs voix, celui-là n’embrassera jamais plus épouse ni enfants. Mais que chantent-elles, qui soit mortel ? Elles n’ont pas de chant propre. Elles chantent ceux qui sont captés. Leur propre altérité. Leur gloire, leur désir, leur refoulé. Elles chantent ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes. Ce qu’ils osaient à peine espérer. Connu, exhaussé dans le chant. Stade du miroir sonore. Ils sont tués d’être préludés dans le scintillement d’un écran sonore. Dans le chant des sirènes, le sujet s'hallucine. S'entendre soi dans la voix des autres, se rencontrer en eux. Mort d'être chanté, je me hante.

_on a tédé entrepris d’ébranler la pseudo immédiateté de la voix, la voix infalsifiable, la voix qui trahit le naturel d’un tel. On a exposé la voix. Elle est, a priori, une technique. Un jeu anatomico-physiologique, hormonal, psychosocial, culturel. Le corps et la voix, fabriqués. En retour la voix fabrique du réel. Et de là que le naturel n’est encore qu’une pose rhétorique.

_la voix sans corps en appelle encore à l’autre. Et deux voix sans corps dialoguent encore ensemble. Et le répertoire d’un disparu, reconstitué au moyen de quelques traces laissées sur une vieille bande, qu’on remettrait en jeu, qui referait l’orateur au banquet d’anniversaire de tous ses descendants. Qui chanterait les hits qu’il n’a pas chantés. Qui donnerait sa parole qu’il ne s’est pas tu.

_cette voix, si étroitement liée avec l’intimité, avec l’intersubjectivité, quand elle est reproduite, quand elle est contrefaite, fragmentée, doublée, traitée électroniquement, qu’en reste-t-il ? Et que reste-t-il de notre pensée de la voix ? La voix nous somme de tout repenser.

1 Sur cette machine sémiotique et ce qui reste du discours théologique dans la pensée contemporaine de l’image, voir Léo Steinberg, La Sexualité du Christ dans l’art de la Renaissance et son refoulement moderne, Gallimard, 1987 ; Alexandre Leupin, Phallophanies. La chair et le sacré, Editions du Regard, 2000 ; Marie-José Mondzain, Le Commerce des Regards, Seuil, 2003 ; Hans Belting, Pour une anthropologie des images, Gallimard, 2004.
2 Simulacres et simulation, Galilée, 1981.
3 Hans Belting, op. cit.
4 Frédéric Gros, Le Magazine littéraire, octobre 2004, n°435, p. 60.
5 Platon, Lettre II, 314b-c, in Oeuvres complètes, tome XIII-1, Lettres, Paris, éd. Les Belles Lettres, 1977, trad. J. Souilhé, pp. 10-11.
6 Extrait, avec les deux suivants alinéas, de la transcription d’un cours inédit de M. Foucault au Collège de France, prononcé le 23 février 1983, alors qu’il inaugure une longue méditation sur le thème de la réalité de la philosophie.
7 Roland Barthes, « De la parole à l’écriture », in Le grain de la voix. Entretiens 1962-1980, Paris, Seuil, 1981, pp. 9-13 ; d’où sont tirés aussi les huit alinéas suivants.
8 On rappellera que Barthes ici préface les Dialogues produits par Roger Pillaudin sur France-Culture, publiées par les Presses universitaires de Grenoble
9 Alain Corbin, Le miasme et la jonquille, cité par Allen S. Weiss, in Breathless. Sound Recording, Disembodiment, and The Transformation of Lyrical Nostalgia, Middletown, Wesleyan University Press, 2002, p. xi.
10 Jean-Pierre Bobillot, Le Massacre du Printemps, Paris, Derrière la salle de bain, coll. « Poésies mécaniques », 2002.
11 http://www.killbunnie23.com/about.html
12 http://brandonblog.com/asoldiersblog.html