CAMP VICTORY, un opéra noise

Ici aujourd’hui, ça se branche, ça se transmet, ça scintille, ça se montre, ça se parle, ça ? Ce brouhaha. Car là, à la surface d’un entassement de cadavres, où des signes encore se lancent dans le vide, où ne cesse pas le bavardage d’images mollement pornographiques (l’iconoklatsch), demeure en suspension un murmure originaire – presque un fond de bruit cosmique – dans lequel chacun, blessé, stratège, spectateur, utilisateur ou consommateur, avec sa voix, vient se perdre pour appeler, pour pousser les bribes de discours dont il est traversé, se désapproprier pour se chercher un souffle commun. Là, ça ne veut pas se taire. Ça s’essaie à survivre.

Pour notre fiction, il faut une écriture reprenant la langue des milblogs, travaillant sur le slogan et menant une réflexion sur le « propre » de la voix. Ce texte est ensuite livré à un traitement de montage sonore. La bande qui en résulte – un continuum fait de mots, de bruits et de phrases musicales – est alors jouée dans des casques d’écoute dont sont munis quatre performeurs qui, ainsi manipulés, doivent la retransmettre en direct. Spectacle du souffle, Camp Victory peut se décrire comme un poème simultané bruitiste, ou opéra noise.

Camp Victory

Tel, le nom de la plus importante base américaine à Bagdad. Mais à peine ce nom a-t-il le temps de nous imposer, au-delà de la nécessité logistique militaire, le sens de ses évidences – qu’il y a, magie du binaire, deux camps, et que l’issue de la bataille est d’ores et déjà dite –, à peine ce nom a-t-il tracé les gros mots d’un présent recelant l’inéluctable, qu’il se montre sur nos écrans à gros traits.

Mais remontons d’abord un peu la bande.

Du onze septembre, comme d’un porno hebdomadaire, on n’aurait pas retenu grand chose. Or c’est en nous passant en boucle le clip d’une étreinte brûlante qu’on nous convainquait de l’intérêt exceptionnel de l’épisode. Le plus d’intensité de la décharge devait venir d’une anomalie de l’intrigue : deux bites ailées percutant, il serait heureux de dire deux culs mais la structure vicieuse du cauchemar, à nouveau, impose : deux autres bites dressées. Après le superbowl, distorsion : foudre, tours babéliennes, guerre sainte contre sainte guerre, etc. Le super symbole ! La puissance retournant contre elle-même ses moyens. Prise à son propre piège. Ignominie. Le camp des autres, n’était-ce pas ce qui devait résister au stade de l’écran ?

L’enseignement à en tirer consistait à se dire que si même notre ethnologie ne nous a jamais fait comprendre l’Autre comme les Islamistes – ces traditionnels iconoclastes – nous avaient prouvé qu’ils pouvaient nous comprendre nous – leur Autre, dans cette niaise logique –, alors il fallait bien les taxer de géniaux. Qu’en self-made-men achevés, ils avaient su remporter une campagne de communication. Qu’ils avaient affronté avec brio les empires des visibilités. Qu’ainsi rien n’était moins sûr quant à la victoire de la guerre déclarée.

Une interprétation alternative, quoique décrite comme paranoïaque par ceux qui nous informaient par ailleurs que l’impensable était arrivé, tendait à craindre que l’impensable avait été orchestré de l’intérieur afin de nous faire consentir à la violence impensée des représailles, celles-ci devenant attaque déguisée, etc. Bref nous étions plongés dans la stupeur.

Mais déjà des experts nous proposaient gracieusement, au comble de la confusion, de nous relever de notre fonction réflexive. Le symbolique après tout n’est que le modèle de l’échange économique des devises. Il fallait commencer par se sentir américain et ne pas renoncer à investir. Tandis que les disparus se représentaient en chiffres et en courbes. Même à Saddam on avait fait porter la barbe. Par souci de traçabilité.

Aujourd’hui, à cinq ans de là, heureusement, tout est clair. La démocratie règne. La liberté n’est pas à prendre, comme toujours, comme la guerre, elle s’est déclarée unilatéralement. Tout se règle. Tout est propre. On décentralise même la torture.

Ceci donné, entrez maintenant le nom dans la toile. Encore une fois. Tout est là, n’est-ce pas ? Transparence ! Tout image. Soft flow. Eden qui se profile comme ce qu’il est permis aux individus de rêver vivre à la condition d’entrer dans l’axe du Bien : le Camp Victoire concentre tous les services destinés au bien-être des douze mille soldats qu’il abrite. Installations sportives et pizzas à l'emporter et zones de détente et Burger King et oasis orientalisantes et cafés internet et supermarchés et. A l'infini la coordination qui fait tout le décor de ce monde transplanté ici en réduction mais auquel rien, justement, ne peut manquer, puisque à s'étendre jusqu'en Mésopotamie il ne fait que trahir son empressement à se prémunir par l'accumulation contre sa propre vacuité. Camp Victory, ou : la dénégation du tout tout tout.

N’allons pas plus loin. Sauf à dire que ce monde ou cette civilisation, ce n’est pas un pays, ni une aire recouvrant ce qu’on pourrait appeler l’Occident. C’est une logique. Celle, héritière de la Raison, sur laquelle se fonde le capitalisme industriel. Nous y prenons tous part. En elle la technique noue irréversiblement savoir et pouvoir. Sur elle glissent les contenus. Autour d’elle s’affrontent les idéologies. Au besoin, ceux qui en profitent favorisent les éclats. Qu’on s’étourdisse de thèses, elle poursuivra en parallèle sans (arrière-)pensée son travail de sape, savamment meurtrier.

Elargissant sa domination pratique, elle se proposera toujours à nous, les hypnotisés d’images, les gavés de slogans politiques, comme le réveil salvateur et frais. Avançant sous la légitimité fallacieuse du droit, de l’universel, de la normalité, de la simplicité, de l’action, du naturel et du progrès, elle ne repose pourtant que sur elle-même. Elle articule les questions et donne les réponses. L’opposition même fait partie de son économie. Dont ces lignes. A peine énoncées, déjà discréditées.

Travaillant d’ici, et sans avoir jamais visité l’Irak ni le Moyen-Orient, essentiellement en tant que témoins attentifs, sur la (re)transmission par les mass-medias de la guerre et sur sa réception, nous avons voulu construire une machine de simulation des événements évoqués plus haut et que nous tenons pour emblématiques de cette logique. Sachant que cette dernière impose dans sa réalité la paix des codes, le non-lieu de toute critique, nous nous emparons de la fiction dont la force consiste à créer des situations intolérables, à mettre en crise ce qui dans nos vies se domestique patiemment, à exaspérer ces potentialités de débordement qui par la discipline venue se lover dans tous nos gestes ont gentiment calmi. Sans doute infidèle et contradictoire, notre machine suit la règle du fictif : exit les faux-semblants de la causalité lisse, place au paradoxe et à l’indécidable.

Or la fiction elle-même serait un leurre. Ses limites en effet sont fixées par l’institution politique et artistique qui, main dans la main, au besoin se vengent et avouent par là leur complicité. Car tout peut se dire, sous réserve de faire œuvre d’art : canons, genres, subventions, publications, censures, la critique aussi bien, nous rappellent sans cesse les conditions qui formatent le seuil de tolérance qui s’y applique.

Conséquemment, à la guerre se propageant dans le « réel », nous répondons par un état de guerre de la fiction contre la fiction et, faut-il l’espérer, – contre ce réel.

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Milblogs

C’est-à-dire blogs de militaires.

S’il existe bien une littérature du carnet de route, ce journal de campagne auquel le soldat, du cœur de l’horreur, confie sans fard tout ce qu’il censure lors de la demi-heure quotidienne – réglementaire dans les armées – dédiée au commerce épistolaire avec les proches, dès lors, avec les blogs, cette littérature connaît aujourd’hui un tournant décisif.

Car sous la tente, dans les baraquements, derrière la carapace des engins de combat, le laptop maintenant a remplacé le papier, on ne conserve plus ses pages arrachées au feu qui seraient peut-être, des années plus tard, tombées entre les mains de sa descendance, qu’une soudaine envie aurait prise de fouiller cartons ou coffres.

En Irak, peu importe, à Bagdad ou dans le désert, on branche son urgence intérieure directement sur le réseau, on la publie dans l’océan anonyme. Nous trouvons ainsi accès, en tant que simples utilisateurs curieux ou comme voyeurs, à la cruauté de la guerre remâchée par ses acteurs, aussi bien qu’aux doutes qu’elle provoque, à ce quotidien éprouvant traité sur le ton de banals blogs adolescents.

Pour le théâtre, on réinvestit ce genre de l’autofiction urgente, avec ses mots d’ordre, son dérisoire, ses illuminations, ses pensées tantôt hasardeusement philosophiques tantôt bravement altruistes. On la traite au générateur de texte. On la fait bégayer. On la polyloguise. La métastase textuelle qu’on en obtient, on la transmue en sons.

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Talking heads

Les casques interviennent à part entière dans une réflexion sur le corps sonore, l’appareil phonatoire et l’acte de mettre en branle un espace hanté de voix.

Chaque performeur reçoit un input qu’il a consigne d’interpréter dans l’instant au moyen de son corps et de prothèses électroniques, au fond d’un vocabulaire qu’il a développé en propre, alors même qu’il ne possède qu’une perspective sonore restreinte sur ses pseudo-interlocuteurs. Cette restriction temporelle s’élève ainsi, à notre sens, pour le théâtre, contre le théâtral. Elle fait de l’acte de théâtre une réaction instantanée. Une improvisation à contrainte destinée non pas à des acteurs mais à des corps sonores.

Se soumettant à cette situation traumatisante consistant à rendre immédiatement à l’attention de l’audience ce qu’on leur insuffle, les actants ne disposent plus que d’une marge étroite de liberté interprétative. Face à un flux qu’il faut bien appeler propagandiste, ils se trouvent dès lors dans le cas d’activer leur « personnalité réflexe ». Ce qu’il en reste, cette résistance où l’inconscient a sa part nous intéressent comme preuve à charge ou contre-épreuve du bien-fondé de la pratique artistique.

Concentrés constamment dans l’attente des mouvements de leurs espaces sonores respectifs, toutes les longueurs, les synchronisations et désynchronisations étant d’autre part prédéfinies sur la bande sonore, les actants interagissent difficilement avec leurs partenaires. Leur interprétation risque de rester sans suite et de résonner, absolue. Il en ressort une communication biaisée, décalée, chaotique, aux informations confuses, aux courbes intonatives inouïes jusqu’au bruit. Plutôt que des dialogues se forment des interférences dont les nœuds sont à guetter et qui induisent auprès du public une forme d’écoute, pour autant qu’il consent à la surprise, riche d’associations.

Les pistes que chacun des actants reçoit constituent les contre-mondes bruyants de ceux qu’ils font interférer pour n’en former qu’un au cœur de l’espace performatif. Ces contre-mondes sont eux-mêmes accessibles, séparément et par le moyen de casques, aux spectateurs-auditeurs qui, dans une pièce d’où l’on peut percevoir et l’envers et l’endroit de ce qui a lieu, se retrouvent dans une difficulté semblable à celle que subissent les actants (écouter/rendre devient ici écouter/écouter rendre).

Tout le processus médiumnique que la performance met en œuvre se joue ainsi d’un mot d’ordre de notre société : la transparence.

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Opéra

Notre idée de performance fait de la machinerie spectaculaire un séquenceur humain où l’actant est membrane, ultime transmetteur.

La mise en scène ne s’applique, entre des humains à chaque bout, entre des programmateurs et ceux qui font pièce de leur corps, qu’à tenter cet apparatus technique, cet enfilement de médiums qui recrée le flux transformatoire des données.

Ce flux convoquant une attitude d’affût, prête à réagir à l’irruption subie, cependant souvent prise par surprise,  l’expectoration, le cri, la phrase au mieux sont, dans notre opéra, les contre-coups de la violence reçue du casque.

Tandis que le tout de la performance passe derrière la résille d’un écran qui forme l’arène où sont enclos les actants, le décor n’est fait que de lumière et de son spatialisé selon huit haut-parleurs. Ainsi le public, en stabulation libre, se déplace autour de l’arène, adopte à l’envi de nouvelles perspectives visuelles et sonores, recherche les ouvertures qui lui permettraient de percer l’écran ou d’affleurer le son.

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Bande sonore

Les inputs correspondent aux lignes d’un vaste montage – un hörspiel – pensé de façon à supprimer toute unité de caractère, tout psychologisme. Bien plutôt, on se concentre sur l’extension des possibilités de la musique vocale vers l’étendue du spectre électronique. Requis de reproduire la complexité de sons générés par ordinateur, le performeur doit inventer sa manière d’extraire de ceux-ci des informations qu’il utilisera dans son interprétation, à chaque fois immanquablement différente. Ainsi le rendu ne dépendra pas seulement de sa palette vocale mais également de sa force d’écoute.

Il y a dès lors de la voix partout, jusqu’au bruit blanc qu’on tend toujours déjà à réinterpréter comme une émanation de corps humain. Mais métastatique, et spastique. L’arène se fait chambre d’écho dernière, chœur vivant d’une machine à produire des corps sonores.

Telle, l’ « auralité » : un espace métamorphique fait d’oreilles, souffles et bouches.

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